Via Ruga, à Fratta Polesine, il y a une maison où le temps semble s’être arrêté. C’est la maison où grandit Giacomo Matteotti. Né au village en 1885, il était devenu député socialiste. Au Parlement, il avait dénoncé les violences et les fraudes électorales des fascistes. Le 10 juin 1924, il fut enlevé et assassiné à Rome.
En août, son corps revint à Fratta. Le cercueil fut exposé dans la salle du rez-de-chaussée de cette maison, celle-là même où il avait vécu. Sa veuve, Velia, demanda que la messe soit célébrée dans l’église paroissiale du village. Les autorités ne le permirent pas. Elles imposèrent un office privé, à six heures et demie du matin, dans la chapelle d’une institution de charité. C’était le 21 août 1924.
Mais l’histoire ne s’arrêta pas aux funérailles. Le régime craignait cette tombe. Il craignait les fleurs, les visites, le souvenir.
Matteotti fut d’abord inhumé dans la chapelle d’une autre famille, celle de Giuseppe Trevisan. Puis il fut transféré dans une autre chapelle, inutilisée, pour le protéger d’éventuelles profanations. Ce n’est que le 11 octobre 1928 que le cercueil trouva sa place dans la chapelle familiale. Sa mère, Isabella Garzarolo, l’avait fait construire face à l’entrée du cimetière.
Le sarcophage est en marbre noir. C’était un don des socialistes belges, que Matteotti avait rencontrés quelques mois avant sa mort. Le couvercle fut cimenté, pour que personne ne puisse emporter le corps.
Et puis il y avait la surveillance. Jusqu’au 25 avril 1945, la tombe fut contrôlée par la police. Qui venait déposer une fleur était identifié. Les commémorations étaient interdites. Pendant près de vingt ans, dans un petit cimetière du Polesine, déposer une fleur fut un geste qui demandait du courage.
Ici, il n’y a rien à inventer. La force de ce lieu réside tout entière dans les faits.
Aujourd’hui, la maison est monument national. Elle appartient à l’Accademia dei Concordi de Rovigo, par legs des enfants de Matteotti. Pour le centenaire de l’assassinat, elle a été fermée pour une nouvelle muséographie, pensée sur trois niveaux. Le premier raconte la terre du Polesine où il passa sa jeunesse. Le deuxième, la vie de famille, avec le piano et les souvenirs du beau-frère, le célèbre baryton Titta Ruffo. Le troisième, l’histoire publique et l’héritage antifasciste.
Une maison de village, en somme, qui garde une page décisive de l’histoire de l’Italie. Et une tombe qui, pendant des années, a fait plus peur qu’un discours.




