Les soirs d’hiver, quand les champs du Polesine étaient gelés et que le brouillard montait des fossés, les familles paysannes se réunissaient dans l’étable. Là, le souffle des bêtes réchauffait l’air. Et là, on faisait filò, la veillée.
Les femmes filaient et raccommodaient. Les hommes réparaient les outils. Les enfants écoutaient. Et surtout, on racontait. Des fòle, c’est-à-dire des contes. Des histoires de peur, des chants, des superstitions transmises de bouche à oreille, que personne n’écrivait.
Ces récits abritaient tout un monde de présences. Les spécialistes les appellent les « êtres fantastiques » de la tradition orale du Polesine. Les ethnographes n’ont commencé à les enregistrer qu’au XXe siècle, quand ce monde était déjà en train de disparaître.
Il y avait les histoires pour effrayer les enfants et les tenir loin de l’eau et de l’obscurité. Sur une terre de fossés, de canaux et de fleuves, c’était une façon de les protéger. Et il y avait les croyances qui servaient à expliquer ce que l’on ne comprenait pas : une maladie soudaine, une vache qui ne donnait plus de lait, une récolte perdue.
Bien avant les veillées, pourtant, les sorcières du Polesine avaient fini dans les registres des tribunaux.
Dans la seconde moitié du XVIe siècle, à Rovigo et dans le territoire d’Adria, se tinrent des procès pour magie et sorcellerie. C’étaient les années de la Contre-Réforme. Médecine populaire, guérisseuses, remèdes, prières et soupçons se mêlaient. La frontière entre celle qui soignait et celle qui jetait des sorts était mince. Et elle pouvait devenir dangereuse.
Ces mêmes années, la justice surveillait aussi les idées. En 1551, à Rovigo, quelques hérétiques avaient été jugés.
Ainsi, les deux histoires se touchent. D’un côté, les voix des étables, libres et sans auteur. De l’autre, les pièces des procès, où ces mêmes croyances devenaient des accusations. Entre les deux, un Polesine qui cherchait à donner un nom à la peur.
De ces voix, il reste aujourd’hui quelques précieux recueils, fruits du travail patient de chercheurs locaux. Les écouter, c’est entrer dans un Polesine différent de celui des villas et des grands assèchements. Un Polesine nocturne, fait de brouillard, d’eau et de peur, où chaque fossé pouvait cacher quelque chose.
C’est un monde qui n’a pas laissé de monuments. Il n’y a ni églises ni palais à visiter pour le voir. Il survit dans les mots, dans les enregistrements, dans les livres.
Et c’est justement de ce Polesine nocturne que, bien des années plus tard, le cinéma allait s’inspirer pour inventer un mystère tout moderne.



