Devant le portail de l’ancienne abbaye de la Vangadizza, à Badia Polesine, se trouvent deux sarcophages de pierre. Les passants leur jettent à peine un regard. Pourtant, selon la tradition, dans l’un d’eux repose un homme dont descendent certaines des plus puissantes dynasties d’Europe.
Il s’appelait Alberto Azzo II d’Este. Il était né en 997. Il mourut ici même, au monastère de la Vangadizza, le 20 août 1097. Il avait donc environ cent ans : un âge extraordinaire pour le Moyen Âge. À ses côtés, veut la tradition, repose sa première épouse, Cunégonde d’Altdorf.
De son fils Guelfo descend la branche des Welf, ou Guelfes, ducs de Bavière et de Saxe. De cette branche, au fil des siècles, descend la maison de Hanovre, et de celle-ci l’actuelle famille régnante du Royaume-Uni. C’est une pensée qui fait sourire : un fil ténu relie une pierre silencieuse du Polesine à la couronne britannique.
Mais la Vangadizza garde aussi une autre histoire, plus humble et plus étrange. En 1066, c’est Azzo II lui-même qui y fit inhumer un jeune ermite français, Thibault de Provins, Teobaldo pour les Italiens. Thibault était mort près de Vicence, après une vie de pénitence. Il devint saint, et patron des charbonniers.
Ici, l’histoire fait un bond de plus de sept siècles. Une société secrète prit justement son nom des charbonniers : la Carboneria, ou Charbonnerie. Et les carbonari, selon la Catholic Encyclopedia, vénéraient saint Thibault comme leur patron.
Il n’existe pas de lien historique direct entre l’abbaye et les carbonari. C’est une coïncidence. Mais une coïncidence séduisante, car c’est justement dans le Polesine, à quelques kilomètres d’ici, que les carbonari de Fratta allaient payer leur rêve de la prison.
Le nom du lieu, lui aussi, raconte une histoire de labeur. Vangadizza vient probablement de vanga, la bêche. Beaucoup de domaines de l’abbaye étaient des marais arrachés à l’Adige, une terre conquise par ceux qui la travaillaient.
Ainsi, devant ces deux sarcophages, vous pouvez vous livrer à un petit exercice d’imagination. Pensez à un marquis qui vit passer un siècle entier, et qui choisit d’achever ici sa longue vie. À un ermite venu de France, enseveli sur cette terre par la volonté de ce marquis. Et à un groupe de patriotes qui, sept cents ans plus tard, allaient invoquer le même saint.
Trois histoires éloignées dans le temps, liées par un seul lieu. C’est peut-être là le charme le plus profond de la Vangadizza : non pas ce qui est resté debout, mais ce qu’elle continue de raconter.



